The State : une série qui fait l’apologie du djihad ?

Plus de 1900 Français seraient concernés par le djihad, selon des chiffres du ministère de l’Intérieur actualisés en mai 2016. Un constat qui donne froid dans le dos et qui pointe le doigt sur un phénomène qui dépasse largement les frontières de l’Hexagone. La série britannique The State, signée Peter Kosminsky, retrace ainsi le parcours de certains de ces jeunes qui ont décidé de tout laisser derrière eux pour rejoindre les rangs de Daech en Syrie.

Diffusée sur Canal+ dès septembre 2017, cette mini-série, accusée de « glamouriser » Daech, a provoqué un véritable tollé médiatique. Le Blog 226 a donc décidé de décrypter cette fiction qui a nourri une multitude de débats et de commentaires.

Peter Kosminsky n’en est pas à son coup d’essai. Cet ancien reporter de guerre est un habitué des séries politiques : The Promise, sur le conflit israélo-palestinien, Warriors sur la guerre en Bosnie, ou encore Wolf Hall, sur le conseiller d’Henri VIII Thomas Cromwell.

Dans The State, le réalisateur polémiste s’attaque au sujet le plus brûlant de notre époque : la radicalisation de jeunes Européens qui partent s’engager dans les combats du djihad au Moyen-Orient. Bien que fictive, la mini-série se révèle extrêmement documentée et se base sur des faits réels. Pour en échafauder le scénario, Peter Kosminsky s’est entouré de chercheurs brillants et a étudié pendant plus d’un an les contours de la vie quotidienne de ces Britanniques partis en Syrie. Sa méthode ? Contacter directement des jeunes djihadistes, ou explorer en profondeur des sites de propagande. Son objectif est simple : apporter une vision nuancée sur les ressorts qui animent ces djihadistes européens, déterminés à apporter un soutien corps et âme à Daech. Ce faisant, Kosminsky ne cherche pas à dédiaboliser l’État islamique, mais plutôt à nous questionner sur les motivations des jeunes qui ont opté pour ce choix, au risque de ne jamais pouvoir revenir en arrière.

« Nous devons admettre le fait que des actes terribles soient commis par des personnes qui ne sont pas le mal incarné ». — Peter Kosminsky

Les propos peuvent choquer en ces temps de menace terroriste permanente et il est parfois difficile d’essayer de comprendre la psychologie de ces jeunes. Au fil des épisodes, le sujet suscite une vive émotion, une réaction viscérale plus qu’une attitude calme et réfléchie. Pourtant, c’est le pari de The State : dresser un portrait moins caricatural de Daech et apporter un éclairage différent sur ce qui pousse des jeunes élevés dans des démocraties à succomber à ce mode de vie totalitaire.

La mini-série plonge le spectateur dans l’ambivalence et l’ambiguïté car elle tend parfois à idéaliser le mode de vie en Syrie sous le joug de l’État islamique : les liens de fraternité qui unissent la communauté semblent infaillibles et les idéaux qui meuvent chaque protagoniste peuvent apparaître empreints de bons sentiments. Les personnages principaux sont humanisés à outrance, comme s’il fallait que l’on comprenne leur démarche, que l’on soit obligés de compatir. Le spectateur est à la fois tiraillé entre le rejet de ces jeunes prêts à commettre l’irréparable, à soutenir la monstruosité du régime, et la sympathie envers ces êtres naïfs et parfois déconnectés de la réalité. La série interpelle, remue, secoue jusqu’au trouble.

Néanmoins, malgré les critiques qui s’abattent sur elle, la série est loin de peindre un portrait idyllique de la vie sous le califat islamique ni d’en faire l’apologie. Entre aveuglement et désillusion, les personnages principaux se retrouvent rapidement confrontés à une réalité dure et obscure. C’est le cas de Shakira, cette médecin talentueuse venue apporter de l’aide aux innombrables blessés entassés dans l’hôpital de Raqqa. À son arrivée, selon les codes en vigueur sur place, la jeune femme se voit interdite d’exercer si elle ne trouve pas un mari lui accordant sa permission… Alors qu’affleure une forme de compassion avec les personnages, on se remémore, l’instant d’après, que ce sont eux, en leur âme et conscience, qui ont fait le choix d’adhérer à ce mode de vie. Au vu de leur ignorance sur les pratiques de l’Etat islamique, on se demande à chaque épisode comment ils ont pu être assez candides et manipulables pour renoncer à tout pour une cause qu’ils connaissaient si peu, en définitive.

Seul regret : puisque Kosminsky a décidé de réunir tous ses personnages à Raqqa dès les premières minutes du premier épisode, il est difficile de comprendre ce qui les a amené à privilégier cette interprétation erronée de l’islam et ce qui a pu nourrir en eux cette fascination pour l’Etat islamique. Le résultat fonctionne tout de même puisqu’on se prend rapidement au jeu mais on reste sur notre faim et on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine frustration.

Le réalisateur a tenu à préciser qu’il est nécessaire de voir l’intégralité de la série avant de se forger un avis car il y a une réelle évolution au fil des épisodes, comme une sorte de parcours initiatique. En effet, le premier épisode met surtout en avant des aspects positifs, il s’en dégage une certaine euphorie et le sentiment que chacun a trouvé sa place. Mais l’enchantement se dissipe vite et les trois épisodes suivants apportent une toute autre vision, bien moins éloignée de la réalité.

The State livre une véritable introspection de la vie sous Daech pour un résultat dérangeant et convaincant. À voir absolument.

 

Lou-Eve Repussard.

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