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WTF les VPF ?

Depuis la sortie d’Avatar au cinéma en 2010, le monde du cinéma a été transformé. Pas que l’arrivée de ces grands hommes bleus ait changé quoique ce soit dans la façon qu’ont les français de faire des films, mais plutôt dans un sens technique. Évidemment, la 3D était spectaculaire. Mais c’est surtout à cause de la distribution uniquement numérique du film que le parc des salles françaises a été chamboulé.

 

Revenons aux bases. En France, comme partout dans le monde, fut un temps où la bobine 35mm était reine. Vous savez ces grosses boîtes qu’on voit dans La cité de la peur ? Et bien oui, c’était comme ça qu’on projetait les films avant.

C’était donc comme ça que les distributeurs les faisaient parvenir aux salles.

Un distributeur c’est un monsieur qui achète un film et qui derrière le revend. En somme c’est un intermédiaire. Il l’achète au producteur, celui qui finance le film, et le revend aux exploitants, ceux qui projette les films (UGC, Gaumont, salles indépendantes). On les appelle exploitants car c’est eux qui « exploitent » un film dans une salle. Pas dans le sens esclavage je vous rassure, même si certains diront le contraire …

Par exemple, un distributeur c’est Carrefour qui achète des œufs à un éleveur de poules (le producteur) et qui le revend aux consommateurs (les exploitants). Dieu merci, quand les exploitants des salles en ont fini avec les films, ils ne les mangent pas.

Donc, maintenant que la répartition des rôles est faite, on peut essayer de comprendre ce qui a changé entre ces gens.

Le producteur vend donc son film au distributeur. Avant il lui donnait une copie de son film en 35mm et le distributeur se débrouillait pour la reproduire, encore et encore. Pas trop souvent non plus parce que ça coute à peu près 1000€ à tirer une copie 35mm.

Maintenant, le producteur lui donne son film sur un disque dur, qu’on appelle un DCP (digital cinema package). On appelle ça un DCP : 1) c’est plus classe que disque dur, 2) il n’a pas les mêmes fonctions.

Malgré sa très forte ressemblance avec votre LaCie à la maison, il contient une version du film bien plus lourde que les 800Mo habituels. Et surtout maintenant, il comprend plusieurs versions du film (VF, VO, sous-titres sourds et malentendants, 3D, 2D), et tout ça en très haute définition, si ce n’est en HD.

Ce DCP donné par le producteur, le distributeur va tout de même en faire des copies. Pour ce faire, pas grand chose de plus simple : on copie-colle.

Vous imaginez dès maintenant que les coûts fixes sont nettement inférieurs à ceux de la 35mm … Un DCP coûte environ 200€ au distributeur.

Une fois que le film est disponible sur plusieurs DCP, les distributeurs les envoient aux exploitants. Une fois de plus on imagine les économies faites grâce à cette nouvelle technologie. Avant il fallait les promener ces copies 35mm. Donc avoir des transporteurs spécialisés dans toute la France pour porter les deux voir trois boites de bobines par film. Autant vous dire que tout le monde fait pas ça. Maintenant il suffit d’un Colissimo de la Poste ou un Chronopost pour que le disque arrive à bon port.

 

Mais vous me direz, pour projeter ce film, il faut un peu plus que le rétro de la P516. Et bah oui, il ne suffit pas d’un petit projecteur pour mettre un film sur un écran de 8×16 mètres. Il faut un peu plus que ça. Et un adaptateur pour le projecteur 35mm n’a pas encore été inventé. Il faut donc S’ÉQUIPER. Et s’équiper ça coûte cher. On évalue la mise aux normes d’une cabine de projection à 70 000€. Il faut acheter le projecteur, acheter le serveur qui permettra de stocker les films, et surtout changer les conduits d’aération. Dit comme ça, les conduits d’aération on voit pas trop à quoi ça peut servir. Mais imaginez d’être dans une pièce où un serveur digne du premier ordinateur tourne 14h par jour, d’un coup il fait chaud.

Malheureusement, ces 70 000€ on les trouve pas au fond d’une poche de jeans. Alors pour ce faire, il y a plusieurs possibilités et c’est là que les choses se compliquent et qu’on revient au problème Avatar.

Avant la sortie du film, UGC avait parié sur le fait que le numérique ne serait pas une économie viable en France et que de ce fait, il ne fallait pas aller trop vite en besogne sur l’équipement de son parc de salles. Gaumont et Pathé, eux ont bien vu le coche arriver et ont pris le taureau par les cornes en s’auto-finançant. C’est à dire qu’ils ont cassé la tirelire pour que toutes leurs salles (ou presque) soient prêtes à recevoir Avatar en numérique, et en 3D qui plus est. Résultat des courses : Gaumont-Pathé a été presque le seul à pouvoir recevoir le film à sa sortie, UGC n’ayant pas équipé ses salles.

Au fur et à mesure de l’exploitation d’Avatar et de sons succès, UGC a reconsidéré la question et s’est vu obligé de s’équiper. Mais, incapable de s’offrir les 70 000€ par écrans dans un si court délai, le groupe a du emprunter. Seulement ils ont pas emprunté à n’importe qui. Ils ont emprunté à Ymagis.

Remise en situation, Ymagis a senti le bon filon du passage au numérique dans les salles de cinéma, elle en a fait son cheval de bataille. Elle s’est diversifiée de façon à devenir le tiers opérateur de ces nouvelles conditions d’exploitation. Dorénavant, il s’agit donc d’un ménage à trois : le distributeur, Ymagis (ou ses concurrents comme AAM, et ceux qu’on appelle les circuits), et l’exploitant.

 

Maintenant que les tiers opérateurs ont mis leur nez dans ce joyeux bordel, il est nécessaire qu’ils soient remboursés, comme tous bons créanciers. C’est à cette étape là que le gouvernement arrive. Pour féliciter les gentils exploitants de leurs gros investissements ils demandent aux distributeurs (ceux qui ont décidés que maintenant ce sera en numérique ou rien) de leurs reverser des dédommagements. Ces dédommagements sont calculés en fonction des bénéfices qu’ils ont fait sur le passage au numérique (nb 800€ d’économies en moyenne). On les appelle communément les VPF (Value Print Fee en anglais) ou contributions numériques. Ces VPF sont versées aux exploitants. Elles sont actuellement fixées à une moyenne de 500€ environ.

Mais, dans le cas d’exploitants ayant fait appel aux tiers investisseurs, ces euros seront reversés à ces derniers. Évidemment, ils se débrouillent pour marger : Ymagis prend 618€ de VPF, AAM en prend 520€ environ.

 

Ces VPF sont versées à toutes les salles exploitant un film dans les quatre premières semaines de sa sortie.

Par exemple, si l’UGC Ciné Cité des Halles a joué deux semaines The Hobbit. Il aura alors droit à une VPF. Au bout de la troisième semaine ce sera à l’UGC Opéra de jouer le film, il aura lui aussi droit à une VPF.

 

Logiquement, un cercle vicieux s’instaure. Les tiers investisseurs vont favoriser l’équipement des établissements les plus rentables pour se faire un maximum de marges. Les petites salles se retrouvent alors délaissées et reçoivent moins de VPF puisque n’exploitent pas les films dans les quatre premières semaines après la sortie nationale. Trop petites, ces salles ont alors une programmation altérée finalement non pas par la situation géographique ou par les caractéristiques types de son public, mais de plus en plus à cause d’une question purement financière…

Alice Nicolas

À propos admin

4 plusieurs commentaires

  1. Article très intéressant, aussi bien dans l’écriture que dans le contenu. Merci !

  2. Mademoiselle, une page très intéressante et bien vue sur bien des points, mais quelques erreurs à souligner :

    – un DCP n’est pas un disque dur. Un DCP est un ensemble de fichiers qui « portent » le film, et ses différentes versions. Un DCP peut être transporté par disque dur, mais aussi par d’autres moyens comme des voies de télécommunications (satellite, ADSL, fibre…). C’est une confusion fréquente malheureusement, confusion qui ne permet pas à beaucoup d’avoir clairement à l’esprit les enjeux liés au transport de ces DCP.

    – un ensemble de projection ne coûte plus 70.000 € depuis pas mal de temps même si certains vendeurs d’équipements ont bien profité des largesses du CNC (on y reviendra) pour avoir la main lourde sur leurs devis. On est nettement au dessous de 50.000 € sauf pour de très grandes salles, ou des projections en 4K, plus qualitatives.

    – UGC et Pathé-Gaumont ne sont pas les seuls ensemble cinématographiques en France… A eux deux, ils ne représentent « que » 25% des salles françaises. Mais sûrement plus en termes d’entrées.

    – UGC n’a pas emprunté à Ymagis. Ymagis n’est pas une banque, c’est une petite PME qui, surtout à l’époque, n’avait pas la capacité de prêter de telles sommes. Ce sont des banques (en l’occurrence les Banques Populaires et le Crédit Agricole) qui ont financé les équipements qui ont été installés dans les salles d’UGC. Ymagis s’est contenté d’organiser le financement et de gérer les VPF facturés aux distributeurs et aux régies.

    – les VPF existaient bien avant que le Parlement (et non le gouvernement, qui n’est pas intervenu dans cette affaire) ne légifère. Les deux principaux opérateurs VPF en France, Ymagis et AAM, de même que Pathé-Gaumont ou Kinepolis, avaient déjà commencé leur programme VPF bien avant la loi du 30 septembre 2010… Et les VPF existent partout dans le monde, la France étant le seul pays ayant eu besoin (on se demande pourquoi – voilà un travers typiquement français d’accumuler des lois inutiles) de passer une loi sur le sujet.

    – Je ne sais pas où vous êtes allée chercher que « Ymagis prend 618€ de VPF, AAM en prend 520€ environ ». C’est assez fantaisiste de penser que les prix de deux opérateurs privés de taille équivalente qui font le même métier pourraient être si éloignés… Et vos chiffres sont faux, je ne sais pas d’où vous les tirez, mais c’est fantasmatique. Evitez d’affirmer sans savoir.

    – Vous écrivez « Par exemple, si l’UGC Ciné Cité des Halles a joué deux semaines The Hobbit. Il aura alors droit à une VPF. Au bout de la troisième semaine ce sera à l’UGC Opéra de jouer le film, il aura lui aussi droit à une VPF ». C’est parfaitement inexact. La loi a justement prévu, et c’est souvent ainsi des programmes VPF indépendamment de la loi, qu’on ne fait pas payer deux fois pour une programmation qui « circule » d’un cinéma à un autre.

    Mais au delà de ces inexactitudes, c’est votre conclusion à l’emporte pièce qui est particulièrement choquante, d’autant qu’elle ne repose sur aucune démonstration. La réalité est toute différente. L’intérêt d’une salle pour un opérateur VPF n’est pas lié à sa taille, mais à la quantité de copies que cette salle reçoit en moyenne. Et en l’espèce, vous seriez surprise d’apprendre que les complexes cinématographiques les plus modestes ne sont pas nécessairement les plus mal lotis en la matière. C’est même l’inverse ! Pour une raison simple : un petit complexe est souvent en situation de monopole dans une petite ville, et devient une sorte d’entonnoir à films : il en reçoit beaucoup, sa moyenne par écran est élevée. Vous verrez beaucoup de petits complexes partager leurs écrans entre plusieurs films programmés à des heures différentes la même journée (au grand dam des distributeurs), phénomène accru avec le numérique puisque l’entrée dans les cinémas coûte moins cher aux distributeurs, malgré le VPF… Seules exceptions à cette règle : les minuscules mono-salles de campagne, qui n’intéressent pas les distributeurs peu enclins à leur donner des copies.

    Pour votre information, 100% des salles belges et luxembourgeoises, moins aidées que les françaises, sont passées au numérique grâce au VPF, en particulier au travers d’Ymagis, société française tellement décriée dans notre pays (« nul n’est prophète… »)…

    En réalité, Ymagis a démarré son activité avec une clientèle de petits complexes et d’exploitants indépendants. La seule raison qui a détourné les plus petits complexes de la société, c’est le CNC, qui en déversant des tonnes de subventions inutiles, a « nationalisé » la numérisation des petites salles en s’appuyant sur l’argent public, là où les mécanismes du marché pouvaient répondre aux besoins (encore une fois à l’exception des 500 très petites salles de campagne qui relèvent d’une mission de service public).

    On pourrait en discuter des heures, mais de grâce, soyez plus rigoureuse dans vos analyses. Car là vous dites un peu n’importe quoi.

    Bien à vous

    Jean Mizrahi (accessoirement, fondateur d’Ymagis)

  3. Guillaume Thomine Desmazures

    Chère Alice Nicolas,

    Merci pour ce bel effort de vouloir expliquer ce modèle complexe en quelques lignes. Permettez-moi toutefois d’y apporter quelques nuances.

    Pour ce qui est de la forme :

    VPF signifie “Virtual Print Fee” (et non “Value Print Fee”), ce qui se traduirait par “Frais de copie Virtuelle”.

    En numérique la copie est virtuelle car il s’agit d’un ensemble de fichiers et non un disque dur. Un disque dur est un moyen de matérialiser la copie si besoin est, hors beaucoup des copies sont dématérialisées et livrées électroniquement.

    DCP signifie “Digital Cinema Package” soit un ensemble de fichiers numériques combinant les données d’image, de son, de sous-titre, de format (etc.) qui donnent corps à l’œuvre cinématographique projetée en salle.

    Pour ce qui est du fond :

    Vous oubliez CGR (400 salles), premier exploitant européen à avoir annoncé sa transition numérique 100% des salles bien avant les autres que vous mentionnez (initié en 2007). Avec AAM, bien avant cette loi.

    Vous avez bien expliqué que ce modèle repose sur l’économie du numérique face au 35mm pour un distributeur, et que ce dernier se sert de cette économie pour financer les équipements numériques de l’exploitant.

    C’est donc l’accès des exploitants à la copie 35mm qui permet une certaine projection des niveaux de copies virtuelles qu’ils recevront en format numériques. Jusque-là tout va bien.

    Maintenant si un distributeur n’envoyait déjà pas de copies 35mm car les résultats économiques de l’exploitant ne lui permettent pas de rembourser les coûts d’impression et de livraison de la copie (donc pas d’économie), pourquoi enverrait-il une copie numérique assortie de VPF dans cette même salle? Il enverra la copie (sans aucun doute) mais sans payer de VPF dans tous les cas, c’est un choix qui appartient au distributeur d’envoyer ou non sa copie a telle ou telle semaine. Le VPF ne change rien de la relation exploitant distributeur.

    Il ne s’agit donc pas de petite salle ou grande salle, mais de salle qui ont accès à la copie.
    Ce sont ces salles sans accès à la copie que l’État doit préserver en finançant le matériel de projection numérique, ce qu’il fait car il n’existe pas d’autres
    alternatives. Où est le cercle vicieux ?

    Mais l’État ne s’est pas arrêté là. L’efficacité du modèle VPF est telle que ce dernier a été repris et imposé par la Loi (qui n’a pas trouvé mieux). Vous parliez de cercle vicieux…

    Vos tarifs Ymagis et AAM sont faux. Avez-vous consulté AAM ou Ymagis ?

    “Évidemment ils se débrouillent pour marger”, c’est malheureusement ce qui se passe pour des entreprises privées qui ne tirent pas leurs revenus des caisses de l’État. On pourrait reconsidérer la marge si tout était gratuit …

    On peut aussi essayer d’aller emprunter de l’argent à une banque en lui demandant de ne pas réaliser de marge (donc pas de taux d’intérêt bien sûr) et ce sans présenter aucune garantie ni caution. Courage et abnégation, votre chemin est semé d’embuches !

    « Les euros reversés au Tiers Investisseurs » servent en majeure partie à rembourser celui qui a financé les coûts de la transition (banques partenaires ou directement l’exploitant). Le but étant d’avoir un matériel très haut de gamme en payant le moins possible (ce que vous semblez éluder dans votre article).

    Je suis étonné aussi que vous ne parliez pas des économies réalisées par les distributeurs indépendants qui peuvent distribuer en Vost, Vf sur une même copie, avec un coût de master bien inférieur aux coûts internégatif 35mm (qui étaient faramineux), de l’émergence de tout nouveaux distributeurs, de la pollution…

    De fait les contenus sont plus variés dans les salles contrairement aux idées reçues.
    Aujourd’hui on peut aller voir un Opera en direct du « Metropolitan Opera »
    de New York ou du « Royal Opera House » de Londres dans une salle de province, des Ballets, des concerts, des évènements culturels et sportifs…

    Bref, vous décrivez un modèle que vous survolez sans mettre l’accent sur ses résultats pour les exploitants, les distributeurs mais surtout: le spectateur qui peut choisir parmi un catalogue très fourni de contenus et avec une qualité inaltérable bien au-dessus du HD. En effet, sans VPF une transition aussi rapide n’aurait pas été possible. Mais si vous pensez à un meilleur modèle, s’il vous plait, éclairez nous !

    La limite entre simplifier et vulgariser est très fragile et j’espère que cette modeste contribution apportera un peu plus de rigueur à votre analyse.

    Sincèrement,

    Guillaume Thomine Desmazures

    AAM

  4. J’ai un gros fessier.

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